Pour clore ma série d’articles sur le Salon de la littérature érotique, je vais résumer les conférences de Franck Spengler et de Camille Emmanuelle, qui se répondent et se complètent parfaitement, l’une illustrant l’autre, sur la littérature érotique, quelque peu bousculée par le succès des New Romances. Un thème qui nous agite souvent sur les réseaux sociaux, nous les lecteurs, lectrices, auteur.e.s d'écrits érotiques, on était donc toute ouïe en écoutant les deux intervenants.

 

2017-12-04 12    Franck Spengler est le créateur des Editions Blanche, spécialisée dans l’érotisme. Il déplore le  retour de la morale dans la littérature érotique

    La littérature érotique a longtemps été le dernier espace de liberté totale en produisant des textes très transgressifs (Sade, Oscar Wilde..). La littérature érotique est un genre libre, il s’agit avant tout de se plaire dans une écriture, une lecture, pas de gagner de l’argent.

    50 nuances de Grey a changé la donne avec son succès planétaire, en racontant l’histoire de Cendrillon, sans cesse déclinée depuis, encore et encore. C’est LE conte de fées par excellence qui fait rêver les filles, leurs mères et leurs grands-mères, il est tellement ancré dans notre inconscient, qu’on peut nous le resservir à toutes les sauces, il nous enchantera toujours et ne nous lassera jamais ! Quoique...

    Désormais, ce que l’on peut dire en matière de sexualité est codifié et on assiste un raz-de-marée de littérature formatée baptisée New romance, bâtie sur un modèle capitaliste américain pur et dur, dont le but est de gagner de l’argent. - De même le cinéma porno est désormais très formaté par le Gonzo : il y a des passages obligés, dans un ordre requis. La créativité des débuts s’est perdue. Les New romances sont les contes de fées d’aujourd’hui, mais on les vend comme de la littérature érotique à la sexualité torride.

    La littérature érotique est devenue très moralisatrice. En théorie, tout est possible mais dans certaines limites : un cadre romanesque est obligatoire, l’amour doit toujours être en jeu, alors qu’avant on ne s’en souciait pas, la littérature érotique se targuait de « faire un doigt à la société en permanence ». Mais aujourd’hui, on vend une marchandise. D’ailleurs, même les Éditions Blanche ont succombé à la tentation en créant la collection Hugo Roman.

    Franck Spengler vient de bousculer les codes en choisissant de publier Outrage, de Maryssa Rachel, dans sa collection Hugo Roman au lieu des Éditions Blanche, surprenant ses lectrices au point de provoquer un scandale.
    Outrage raconte une passion destructrice, l’héroïne se met en danger à travers des pratiques sexuelles extrêmes. Un pavé dans la mare de la New romance, pour ouvrir les yeux des lectrices sur une autre littérature.
   Il faut noter que la France est l’un des pays qui résiste le mieux à cette moralisation, on y publie encore de la véritable littérature érotique, en particulier grâce à ses trois maisons d’édition principales : Blanche, Tabou, La Musardine. L’Italie a complètement arrêté par exemple, et l'Allemagne poursuit une littérature érotique très radicale, en dehors des circuits traditionnels.

 

2017-12-04 12   Camille Emmanuelle est auteure et journaliste. Elle vient d'écrire un témoignage : Lettre celle qui lit mes romances érotiques et qui devrait arrêter tout de suite
   Elle nous présente ce formatage évoqué par Franck Spengler poussé à l’extrême, pratiqué dans une maison d’édition pour laquelle elle a travaillé pendant un an. 

    La jeune femme a d’abord pris son nouveau travail comme une expérience amusante, assez éprouvante quand même, puisque qu’il lui a fallu écrire douze romances érotiques en une année, pour 1500 € par mois. Son nom n’apparaît pas, elle signe d’un pseudo aux accents américains, avec une biographie inventée de toutes pièces.

     Ses livres doivent suivre toujours la même recette, dictée par la maison d'édition :
    - Il s’agit une romance, d'un conte de fées, avec un milliardaire - le millionnaire, ça ne passe pas.
    - Il y a de nombreux passages obligés, il lui faut citer des marques : iPhone, Louboutin, Chanel, Vuitton…
    - Les amoureux dorment dans des draps de soie, fréquentent les palaces, voyagent en jet…
    - Les références musicales sont forcément actuelles, exit Madonna, mais Beyoncé, d’accord…
    - Du côté des passages érotiques, la masturbation est interdite, l’héroïne doit jouir uniquement grâce à son prince charmant, et seulement par la pénétration, en deux minutes (sic). Pas de position comme la levrette, il ne faut pas mentionner les fluides, ni même la transpiration.
    - Il ne faut pas non plus qu’il y ait de mention politique, ni de mots compliqués, ou de références culturelles que la lectrice pourrait ignorer. Par exemple, si l’héroïne visite une exposition, c’est pour admirer des tableaux de Monet ou Renoir, pas d'un artiste contemporain. On notera la contradiction avec la musique.

   "Bref, on prend la lectrice pour une cruche"

    Les stéréotypes de genre sont nombreux :
   
- L’héroïne est une jeune étudiante fauchée, elle a une passion, que ce soit la photographie, l’art, ou l’écriture, qu’elle va accomplir grâce à l’homme. Elle est jolie mais ne le sait pas, plutôt banale, cheveux châtain... - il faut que l’on puisse s’identifier à elle -. Elle n’éprouve du désir que si elle est amoureuse
   
- L’homme est trentenaire, il est riche, sûr de lui, très beau, puissant, et il a un sexe impressionnant.
    Ils sont blancs tous les deux

   Ces romances font preuve de sexisme, elles véhiculent la croyance que la femme est inférieure à l’homme. Ce sont des récits réactionnaires, qui entretiennent la soumission de la femme.
   Leur but est de divertir, de passer un bon moment, il ne s’agit pas de les condamner et critiquer les lectrices qui les aiment, mais de dénoncer les messages qu’elles véhiculent, et de faire découvrir une autre littérature.

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   Le Salon de la littérature érotique, maintenant, c'est dans un an ! En attendant, retrouvez l'ambiance joyeuse,fun et érotique du salon lors des autres événements organisés par Flore Cherry sur le site des Polissonneries.

 

   Photo Daniel Nguyen, Yohan Delpierro