Graduate

   J'ai toujours bien aimé flirter avec les tabous dans mes histoires, mais là, peut-être que je franchis la limite ;-)

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    Elle avait toujours aimé regarder les visages, aussi loin qu’elle s’en souvienne. Enfant, elle se faisait gronder « arrête de dévisager les gens comme ça, c’est impoli ». Elle n’a pas réussi à arrêter, fascinée par la diversité des visages, leur beauté, leur charme, leur expressivité, leur pureté ou leurs marques. Avec le temps, elle a appris à regarder furtivement, juste un coup l’œil rapide pour ne pas se faire prendre, ne se laissant aller à ses penchants que si l’objet de ses regards était plongé dans son livre, son téléphone. Et même là, elle faisait attention, elle se cachait derrière ses cheveux, son chapeau. Certains pourraient se méprendre, mal le prendre. Parfois, elle croisait un regard, elle sursautait, stupéfaite, elle pensait avoir pris suffisamment de précautions, se croyait invisible et voilà qu’on lui rendait ses regards ! Elle baissait les yeux, vite, espérant cacher ses joues rouges et son embarras. Il arrivait qu’on la suive, qu’on l’aborde, elle devait être ouverte à tout, forcément, puisqu’elle regardait dans les yeux cette effrontée ! Elle s’était efforcée d’être prudente. Passée une certaine heure, il fallait mieux ne pas croiser les yeux des loups en chasse.
     Elle s’intéressait à tous, aux enfants, aux personnes âgées, peu importe leur âge, leur origine ethnique… tous les visages l’intéressaient, surtout les regards, les sourires, et surtout les visages des garçons, il fallait bien le reconnaître.

     Quand elle s’est installée dans cette résidence, elle l’a tout de suite remarqué, malgré son jeune âge. Un visage ardent, un regard au-dessus de son âge, déjà sensuel, provocant. Il la regarde avec défi, et elle baisse les yeux, troublée, mécontente d’elle-même. À quoi pense-t-elle ! Quel âge peut-il avoir ? Sept, huit ans... l’âge de l’innocence qu’il faut protéger à tout prix, et elle, cette tordue, elle projette des trucs sur ce regard, elle projette ses désirs, ses fantasmes, son envie de plaire... c'est n’importe quoi, elle doit arrêter de le regarder ! En plus, il s’en rend compte, il commence à lui rendre ses regards, et elle culpabilise, ce n’est qu’un enfant, comment lui prêter des intentions de séduction alors qu’elle doit avoir l’âge de sa mère !
    Il faut pourtant se rendre à l’évidence, les autres enfants ne la regardent pas du tout comme ça, ils peuvent se montrer curieux, surpris, intrigués, gentils, indifférents, rigolards...  mais ils ne se mettent jamais sur un espèce de pied d’égalité, dans une démarche de... séduction. C’est sans doute ses longs cils qui alourdissent son regard, lui donnent un regard de jeune homme, et ses yeux qui brillent intensément, sombres et farouches, comme ceux d’un indien sur le sentier de la guerre !

     Le temps passe, lentement, répétitif, et vite tout à la fois. Elle le croise toujours dans les allées de la résidence, dans le quartier, sur le chemin de l’école. Du collège. Il lui semble qu’il la toise de façon plus insistante, ses regards sont lourds de sous-entendus, avec la tranquille assurance que donne la beauté. Car le petit garçon à la frimousse craquante constellée de taches de rousseur, a désormais la beauté du diable. Elle voudrait continuer de le regarder comme on regarde une œuvre d’art, un Apollon, un David, mais elle n’y arrive plus, elle rougit, accélère le pas, maudissant sa gène qui n’a pas sa place et trahit ses pensées impures. Il est devenu si beau ! Et il a toujours ce regard qui la foudroie sur place... Il lui sourit à présent, un sourire de Joconde, à peine perceptible. Il s’est habitué à ses regards, il semble deviner ses pensées et s’en amuse, son sourire est un peu ironique, taquin...

     Il la salue maintenant d’un petit signe de tête en la regardant toujours, jusqu’à la troubler, et s’amuser de ce trouble qu’il devine peut-être, avec lequel il joue, silencieux. Un matin, elle entend pour la première fois sa voix claire « Bonjour ! », elle murmure un bonjour inaudible en retour. Quand ils se revoient deux jours après, il se lance, sous le cerisier en fleurs de la résidence.
    - On dirait que printemps est enfin là ! Après le long sommeil de l’hiver, il est temps de se réveiller...
    - ...
     Il la regarde droit dans les yeux, elle reste sur place, pétrifiée, n’osant interpréter ses paroles. Il semble attendre quelque chose qui ne vient pas, alors il prend l’initiative. Le premier pas reste l’apanage de l’homme pour beaucoup de femmes, malgré l’évolution de la société, la différence d’âge, certaines ne changeront jamais et resteront toujours des princesses ! Il devine sa réserve, sa timidité, il endosse le rôle de l’homme sans sourciller.
     - Depuis le temps que nous nous croisons, ce serait bien de prendre le temps de faire connaissance non ? Vous m’invitez à prendre un café ? Chez moi, c’est un peu compliqué...
     Elle hésite, danse d’un pied sur l’autre, tentée et effrayée. Il attend tranquillement qu’elle se décide, lui sourit, et toujours ce regard, irrésistible, un regard qui l’enflamme de la tête aux pieds.
     Elle hoche la tête sans réfléchir, son cerveau n’est plus aux commandes, son corps finit par agir. Comme une somnambule, elle lui fait signe de le suivre et le conduit chez elle. Elle allume la machine à café, pose deux tasses sur un plateau. Dans ses pensées, c’est l’effervescence complète. Elle ne trouve rien à lui dire, elle voulait juste le regarder. Et être regardée. Ils auraient continué ainsi des années, à seulement échanger des regards. Il fait semblant de ne pas remarquer son embarras, de trouver la situation tout à fait normale et naturelle. Il s'occupe de faire la conversation, ignorant la tension qui s’est installée, l’interdit dressé entre eux comme une épée.
     - Cela fait longtemps que l’on se rencontre par hasard... plus de dix ans je pense non ? Enfin, par hasard... je peux vous l’avouer maintenant, je m’arrangeais souvent pour me trouver sur votre chemin, j’avais deviné vos horaires à force !
     Elle reste muette, un doux feu s’est allumé dans son cœur, comme un espoir, un début de joie qu’elle cherche à étouffer, ça ne peut être possible... elle imagine des choses, elle doit se ressaisir. Il balaye tous ses doutes.
     - Oui, plus de dix ans... onze ans même... j’ai attendu d’être majeur pour vous aborder, pour ne pas vous causer d’ennuis, on ne sait jamais, les gens vous savez, ils sont souvent jaloux... et bien c’est chose faite ! Depuis que je vous ai dit bonjour la première fois.

     Elle est sonnée, abasourdie, et follement heureuse ! Sa raison lui crie de s’enfuir, de lui faire la leçon, de se montrer digne, d’avouer son âge. Elle n'a jamais eu d’attirance pour la jeunesse avant lui, elle n’aime que les gens de son âge. Qu’est-ce qu’il lui prend cette fois ! C’est insensé...
     Il se tait à son tour, le temps n’est plus aux paroles. Il s’avance lentement vers elle, se penche, il est bien plus grand qu’elle à présent. Il embrasse doucement ses lèvres, interrompant le cours de ses pensées. Il n’y a plus que ce baiser, sa langue s’enroulant doucement autour de la sienne. Un même désir les rapproche l’un de l’autre, le plus près possible, toute différence d’âge abolie, toute considération de bienséance oubliée, le temps d’un café.

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   Ce billet était destiné à rester un bon moment encore dans mes brouillons, voire pour toujours, mais une fausse manip' l'a plublié à mon insu ;-) Toutes mes excuses à mes abonnés chéris qui du coup l'ont reçu deux fois !

 

    Film : Le Lauréat