La dame blanche 2


    Il y a un peu plus d'un an, je rentrais de vacances avec le Covid. A l’époque, il n’y avait pas encore de vaccin, et pour se faire tester, il fallait une ordonnance, et ensuite attendre les résultats plusieurs jours. Et puis se confiner quinze jours.
    Déjà, la seconde vague s’annonçait, après un été insouciant…
    Sur le moment, je n’ai pas voulu en parler, j’ai préféré écrire mes ressentis juste pour moi, comme un exutoire. Je n’avais pas contracté une forme grave, je ne voulais pas me plaindre quand tant de gens souffraient bien plus que moi, ça aurait été indécent. J’étais seulement fatiguée, je ne toussais même pas ; le plus difficile à supporter était l’isolement, moi qui suis un animal social tactile et friande de contacts humains de toutes sortes !
    Je partage aujourd'hui mon journal intime de l'époque, en l'état, je ne sais pas pourquoi, mon côté exhib sans doute ;-) et pour garder un souvenir de cette "drôle de période", so 2020.

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    15 août 2020

    J’ai attrapé le Covid-19, et je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. J’ai attrapé la maladie honteuse de 2020, celle qui prouve que l’on n’a pas respecté les gestes barrières, au mépris de toutes les consignes en vigueur. Je me suis sentie invincible, j’ai voulu chanter tout l’été, j’en avais assez du confinement qui avait déjà annulé mes vacances de Paques, et quantité de belles soirées… J’ai voulu bien profiter, je me suis jetée à corps perdu dans les festivités estivales, ivre de danser et m’amuser, et je le paye cher.
    Car maintenant, à cause de moi, tous les projets de voyages programmés pour ces quinze prochains jours sont annulés. Ma famille pâtit de ma maladie, et moi je suis emprisonnée dans ma chambre. — Le médecin a dit que l’on restait contagieux deux semaines après l’apparition des symptômes. Je serai donc libre fin août, autant dire à la rentrée.

    Je suis traitée comme une princesse, je ne lève pas le petit doigt, sauf pour demander quelque chose, je n’aide en rien, je ne touche à rien, je ne fais rien… On me prépare les repas, on me sert, on débarrasse, on range tout derrière moi, avec un dévouement sans faille, et même le sourire… Je me sens inutile, un poids mort, sans compter le risque que prennent mes proches en vivant sous le même toit que moi.
    Je traîne ma mélancolie du lit au canapé, du canapé à la chaise, de la chaise au siège à roulettes de mon bureau. Je déambule un peu dans les couloirs, languissante, exténuée, désincarnée. Je ne suis plus chez moi, je n’ose toucher à rien, je m’excuse de tout, d’exister, d’entrer dans une pièce. Je me sens de trop, je ne devrais pas être là, j’ose à peine expirer à travers mon masque un air vicié, saturé de charge virale. Je respire mal avec ce masque en permanence qui m’étouffe. Mes mains sèment la mort partout où elles se posent, sur les meubles, les poignées de portes… Je me sens pestiférée, je n’ose rien toucher, je n’ose rien faire, je suis une charge, une bombe à retardement. Je mets en danger mes proches, et par ricochet, leurs contacts, du seul fait de ma respiration, et cette pensée me mine.

    Il y a l’épuisement de la maladie, et il y a aussi l’épuisement de devoir gérer l’entourage qui questionne, croit bien faire, décide de tout à ma place, s’inquiète, me demande dix fois si j’ai fait le test, me relance, gère mes affaires à ma place… Trop de questions, trop d'agitation autour de moi. Je ne suis même plus consultée sur le planning bouleversé par ma faute, tout se passe dans mon dos, comme si je n’étais plus responsable, comme si j’avais perdu l’esprit en tombant malade… Je me dispute avec mes proches qui croient bien faire en prenant les choses en main, des initiatives qui ne me conviennent pas. Ma vie ne m’appartient plus, les décisions sur la suite des vacances se prennent sans moi, les discussions se déroulent au dessus de ma tête, parfois même en ma présence, comme si je ne comptais pas, que je n'étais pas vraiment là ou plus apte à réfléchir. Je n’ai plus voix au chapitre tant que je suis contagieuse, je peux juste opiner, baisser la tête, remercier, me faire toute petite et tâcher de ne pas les contaminer. J’ai suffisamment fait de bêtises pour encore la ramener. Je dois m’écraser.
    Je deviens invisible peu à peu.
    Je suis tellement, mais tellement fatiguée. Je laisse courir.
    Je n'ai même pas la force de lire, à peine d'écrire, je peux seulement regarder les séries les plus stupides de Netflix, et je m'endors souvent en cours. Ma vie n'est qu'un long sommeil ponctué de quelques réveils brumeux. Je reste absente, dans les limbes ; j'attends que ça passe, jour après jour.
    Je repense à certaines tribus primitives : quand l'un des membres est rejeté par le groupe, on l'ignore complètement, on cesse toute interaction avec lui, on regarde à travers lui. Il n'a plus qu'à partir ; être un paria, c'est pire que la mort. Je ne vis pas cela, on me chouchoute, on me parle, mais comme si j'étais une grande malade, avec précaution, comme si j'avais perdu toute ma capacité de raisonnement. Je n'ai pas la force de m'en offusquer, ça ne m'atteint pas, je suis déjà "absente". —C'est effrayant la rapidité avec laquelle les proches prennent tout en charge dès que l'on est malade, on est vide dépossédés de tout. 

Songbird 2

    Fini les câlins en famille, les baisers, les gestes tendres, et même les "passe-moi le sel". Je n’habite plus chez moi, je suis un esprit qui hante sa maison, sans avoir prise sur rien. Je suis déjà morte, rejetée, écartée. Je n’ose plus circuler entre les pièces, transporter avec moi ce virus et le répandre partout. Je n’ose plus me servir un verre d’eau, me faire un café, je n’ose plus réclamer quoi que ce soit ; les autres en font déjà tellement... Parfois je finis par me servir toute seule, et je me sens coupable ; je vais devoir le dire, il va falloir désinfecter derrière moi… Peu à peu, je renonce à tout, au verre d’eau, au café… Je n’aime pas demander, alors je me détache de tout, je préfère me priver.
    Ma vie se rétrécit autour de ma chambre, dernier espace de liberté où je peux me mouvoir sans crainte, tomber le masque, toucher objets et vêtements. Mais dès que j’en sors, timidement, me sentant coupable de franchir le seuil et mettre en danger ma famille, je redeviens ce fantôme vivant errant, frôlant les murs, contrit de ne pas réussir à rester cloitré. Je m’assois d’une fesse sur mon siège à roulettes, j’ouvre l’ordinateur, et je m’évade enfin, je m’enfuis vers mes amis des réseaux sociaux, de préférence vers ceux qui ne sont au courant de rien pour bien me changer les idées, ou vers des histoires que j’invente.

    Je mets en danger chaque personne que je vois et que je côtoie. S’il leur arrivait quelque chose, à elles ou leurs proches, je ne me le pardonnerai pas. Je me limite donc à la famille hyper proche ; j’ai seulement vu deux amis, qui insistaient. Le premier, j’ai dû le maintenir de force à trois mètres de moi ; il était fou. L’autre ne m’a pas écoutée, et au mépris de toutes les règles de précaution, il m’a embrassée et m’a serrée dans ses bras ;  j’en ai eu le fou rire de joie et de confusion !
    — C’est malin, te voilà avec le Covid maintenant...
    — J’en ai rien à faire !

   Finalement, non, il ne l'a pas attrapé ! ça ne doit pas être si contagieux que ça, et c'était trop bon ce baiser volé ! Mais c'était avant le variant delta.



***


    Et puis les 15 jours se sont écoulés, je dormais de moins en moins, je me réanimais peu à peu, toute mon énergie revenait, des flots d'énergie et d'impatience ! J'ai commencé à piétinner en attendant la fin de ma "peine". Je me sentais guérie depuis un moment déjà quand j'ai enfin mis le nez dehors ; ce sentiment de liberté, l'air frais sur mon visage, waou ! J’ai retrouvé ma vie, j'étais de nouveau écoutée, prise en compte, "j'existais" pleinement, comme s’il ne s’était rien passé ! Mais je crois que je n’oublierai jamais ces quinze jours, ni le dévouement de mes proches… (et puis il y a eu ce côté "mise à l'épreuve" pour une phobique de l'enfermement comme moi ! )
    Aujourd’hui, je ressens une immense gratitude pour eux ; ils m’ont tant aidée, soutenue, ils m’ont supportée sans protester quand je ne faisais rien à part me plaindre et me traîner comme une âme en peine ^^ En relisant ce texte, je vois rouge, j'ai envie de me secouer : mais quelle ingrate, quelle gâtée pourrie je fais ! Tout le monde veut m'aider, me cuisine de bons petits plats, trouve des solutions aux galères des vacances annulées, et je me plains encore, je râle (en secret heureusement, je n'ai rien dit sur le moment, ouf...)


    Photo : Films "La malédiction de la dame blanche" et "Songbird"