Panne internet

   Une amie auteure, Isabelle Lorédan, a lancé un défi sur Facebook :

   Je vous propose un petit exercice d'imagination et d'écriture.
   Le 31 mars 2020, en plein coeur du confinement, les réseaux internet - très sollicités - rendent l'âme. D'un coup, plus de web, plus de téléphone fixe, plus de télé... Imaginez quel tour vont prendre votre confinement (et votre santé mentale) !

   J'ai rajouté une difficulté de plus : les réseaux des opérateurs mobiles sont tombés aussi, plus de 4G, 3G, rien...
   - Moi je suis une incorrigible optimiste, mais j'espère lire des récits d'horreur et d'angoisse chez mes collègues ;-)

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Le jour où Internet s'est arrêté

 

   Louise dévala les escaliers quatre à quatre en criant.
   — Paapaaa ! Mamaaaann ! Il n'y a plus de réseau !!
   Jean et Carine se regardèrent. Il fallait bien un événement de cette ampleur pour que leur ado de quinze ans s’extirpe de sa chambre.
   Jean soupira.
   — Je suis au courant, j’étais en visio, on a été coupés brusquement. J’essaie de faire repartir la box, mais…
   Carine se tenait à ses côtés, anxieuse ; elle était en plein chatt avec ses amis sur WhatsApp.
   — Alors, ça repart ?
   — Non, je relance à nouveau…
   La petite, insouciante, ne s’inquiétait de rien, uniquement préoccupée de Légos et de Playmobils. Les soucis viendraient plus tard, à l’heure de son dessin animé.
   Une clameur s’élevait de la rue, Jean ouvrit grand les fenêtres, les gens s’interpellaient d’un balcon à l’autre : « ça marche chez vous ?  Non plus ? Mais que se passe-t-il ! »

   Carine s’absenta un instant, elle revint en tenant entre ses mains la petite radio qui l’accompagnait toujours dans ses tâches ménagères. Les tubes, les émissions culturelles, lui tenaient compagnie pendant les ennuyeuses corvées d’étendage de linge. En ce moment, elle restait vissée à France info, comme d’autres à BFM TV. Elle l’alluma.
   « … les ingénieurs mettent tout en œuvre pour réparer le réseau, cela prendra un certain temps, on ne vous le cache pas. L’impensable est arrivé, Internet est tombé, trop sollicité en cette période de confinement, de même que les réseaux mobiles de tous les opérateurs. Mais la radio est toujours présente auprès de vous et s’organise pour vous informer en temps réel. Prévenez tous ceux que vous croisez, vos voisins, de loin bien sûr, des radios vont être en vente dans les superettes à prix coutant. Nous proposerons très bientôt des émissions scolaires à vos enfants, et en attendant, voici quelques conseils de survie… »
   Jean héla les voisins accoudés à leurs balcons.  
   — Écoutez la radio !
   Il enfila son manteau, embrassa rapidement sa femme.
   — Je file au bureau, je vais tenter d’en savoir plus. Nos serveurs sont sécurisés, ils fonctionnent peut-être toujours.

   Louise s’agrippait à sa mère, éperdue.
   — Mais maman, comment on va faire…
   — On va survivre ! Tant qu’on a de l’électricité pour l’eau chaude et le frigo, rien n’est grave ! Tu sais, quand j’étais petite, il n’y avait pas internet, mais on avait le téléphone et la télé, c’est vrai… pense à tes grands-parents quand ils étaient jeunes, pas de télé ! Tu sais ce qu’ils faisaient ?
   — Remonte au Moyen-Âge tant que tu y es !
   La petite jeune fille semblait au bord des larmes, Carine préféra ne pas relever son insolence.
   — Et bien, ils faisaient comme nous quand on part en vacances, et qu’on insiste pour laisser de côté les écrans ! Lire, jouer à des jeux de société, se raconter des histoires…
   — Oui, mais au moins on fait du sport toute la journée ! Là on peut même pas sortir !
   Il était temps de sortir l’arme ultime. Carine soupira, elle trouvait sa fille un peu jeune encore, mais c’était un cas de force majeure.
   Elle fouilla dans sa bibliothèque secrète, et dénicha plusieurs Stephen King.
   — Tiens, tu m’en diras des nouvelles !
   Pour la petite, ce serait plus simple. Ils possédaient tous les Disney et les Miyazaki en DVD, délaissés depuis leur abonnement à Netflix.

   Quant à elle, elle se félicitait d’avoir téléchargé tant de livres au début du confinement, une vraie boulimique de lectures. Elle avait profité de toutes les promos et cadeaux des éditeurs et acquis bien plus de livres que nécessaire. Jusqu’à maintenant ! Et puis, ce serait peut-être l’occasion d’apprendre à cuisiner, de se remettre au piano, maintenant que la disparition des réseaux sociaux lui laissait plein de temps libre. Un grand vide qu’elle allait tenter de combler. Entre les devoirs de la petite qu’on devrait bientôt recevoir par la poste, d’après France info, et son roman à écrire, elle ne devrait pas s’ennuyer.
   Elle commencerait par le plus urgent, écrire une carte postale aux amis dont elle avait l’adresse. Son cœur se serrait en pensant à ceux qui vivaient seuls, sans conjoint ni enfant à câliner, avec qui discuter, rire, se disputer aussi, parfois. Renouer avec eux, entretenir une correspondance spirituelle, comme les marquises d’autrefois, tenir un salon littéraire à distance… l’idée la séduisait de plus en plus ! Heureusement, elle n’aurait pas besoin d’écrire à la main, l’ordinateur fonctionnait, et l’imprimante crachotait tout ce qu’on lui demandait.
   Vive La poste ! Les facteurs seraient les nouveaux héros au côté du personnel soignant. Sur eux reposait le lien social plus ténu que jamais. Avec le boulanger et les caissières. Et la radio… Elle serra contre son cœur sa petite radio, heureuse de ne pas s’en être débarrassée malgré les sarcasmes de l’homme : « tu sais, tu peux avoir la radio sur ton téléphone, à quoi bon garder cette vieillerie ? ».

   Elle lança à la cantonade :
   — Aujourd’hui, pas d’école à maison ! On s’offre un jour de vacances !
   Un « youhoo ! » joyeux lui répondit de la chambre de la petite, suivi d’un vacarme de Légos renversés.
   Rien ne parvint de la chambre de la grande. Louise était déjà plongée dans les récits cauchemardesques de King et se réjouissait d’être bien au chaud à la maison, avec une famille hyper lourde, certes, mais aimante et protectrice.

   Dessin : Ted Goff