50 nuances de grey 3

    Pendant le confinement, je me suis promenée hors des sentiers battus, j’ai arpenté d’autres rues, inconnues, et j’ai réalisé qu’en temps « normal », je prenais toujours les mêmes chemins, pour aller au plus court, trop pressée. — C’était l’un des rares avantages du confinement, pour les plus chanceux d’entre nous, j’en suis consciente, ce temps libre à foison, que l’on pouvait gâcher, perdre… par exemple en se perdant dans la ville, le nez en l’air, à la recherche de curiosités architecturales, à l’écart des rares passants, histoire d’éviter d’être toisée « mais qu’est-ce qu’elle fait dehors celle-là, elle n’a même pas de caddie ni de tenue de jogging ». Sentiment d’imposture, qui me colle à la peau, toujours !
   Et un jour, au détour d’une rue déserte, je tombe sur le paradis du bdsm : des cravaches en veux-tu en voilà, des harnais, des sortes de fouets… Je m’approche plus près et je découvre un grand magasin dédié aux plaisirs de l’équitation ! Je me promets d’y faire un tour dès que possible, car des mignonnes cravaches à 5 euros, je n’en vois pas souvent… Je n’aurais plus ce souci de les égarer en soirée ou de les casser en deux sur une croupe trop endurcie ! Mais peut-être qu’à 5 euros, elles ne feront pas le poids sur des cuirs tannés par les coups 😉

   Le déconfinement arrive enfin, les boutiques rouvrent, et je cherche partout mon magasin spécialisé. Etourdie que je suis, je ne me souviens plus par quelles rues je suis passée, quels chemins de traverses j’ai empruntés ! Je refais tous mes trajets du confinement, et je finis par tomber dessus, cet antre de l’enfer, avec toute sa panoplie de cravaches en vitrine.
   Une vendeuse avenante et fraîche m’aborde.
   — Je peux vous aider ?
   J’avais imaginé un instant lui confier mes projets secrets, mais je renonce devant la candeur de son regard.
   — Merci, je vais regarder…
   J’observe tous les rayons, même ceux qui m’indiffèrent, en me donnant l’air d’une cavalière expérimentée, mais ce sont surtout les cravaches qui m’intéressent. Elles s’alignent à perte de vue, de toutes les couleurs, pailletées, à strass, toutes simples ou sophistiquées, de toutes les formes, en désordre dans des jarres ou accrochées au mur…. J’ai envie de les prendre en main, les soupeser, les regarder en détail. Covid oblige, je me contente du plaisir des yeux, malgré le gel désinfectant utilisé à l’entrée. Je suppose que la vendeuse n’aimerait pas que je les tripote, surtout d’un air rêveur et sadique.
   Soudain, la porte s’ouvre, des clientes entrent, une petite fille intimidée et joyeuse, suivie de sa maman pleine d’entrain. La fillette a des tresses, une frimousse adorable, elle sautille d'impatience. Je me sens déplacée avec mes idées perverses au milieu de cet univers dédié au poney ! Elle essaye des bombes, des petites cravaches, tourne sur elle-même devant le miroir, sage et enthousiaste… Je la regarde du coin de l’œil, attendrie. Le sentiment d’imposture m’étreint à nouveau, qu’est-ce que je fais là, dans cette ambiance enfantine ! J’ai envie de sortir, je me dépêche de choisir deux cravaches et de payer à la caisse. J’entends les gazouillis réjouis de la petite fille devant les tenues, les accessoires, j’ai hâte de débarrasser le plancher de ma présence sulfureuse.
   — Vous voulez une carte de fidélité ? fait la vendeuse, tout sourire.
   — Heu non merci…
   Je n’ai pas aimé lui dire non, elle est si jolie !
   Je règle une somme dérisoire, je me sens comme une voleuse d’acheter du matériel destiné à d’innocentes fillettes, pour le détourner sur des fesses et les faire rougir ! Plus tard, cela m’amusera peut-être, j’en rirai, mais pour l’instant, le malaise l’emporte.

   Je ne reviendrai pas, tant pis pour les harnais, cravaches, bottes, à des prix défiants toute concurrence ! Je préfère baigner dans une ambiance fetish, me sentir « chez moi », à l’aise pour parler de mes motivations sans crainte d’être jugée ou de choquer. J’aime échanger quelques mots avec les responsables des boutiques, les vendeurs, croiser des connaissances par hasard, je pense à Dèmonia, Metamorph’Ose, l’atelier de Caresse de cuir... Je vais les voir autant pour regarder en prenant tout mon temps, m’offrir une cravache ou autre, que pour passer un moment fetish en excellente compagnie !

   Je me sauve dans la rue, contente de retrouver ma liberté après cette épreuve ;-). Mes deux cravaches dépassent crânement de mon sac à main. J’essaie de les retourner, mais ça reste toujours deux cravaches, même à l’envers ! Je n’ai plus qu’à repasser à la maison afin de poursuivre ma promenade en sage bourgeoise.

   Ps : Quelques adresses spécialisées, pour éviter ça :
   Dèmonia
   Métamorph'OSe
   Caresse de cuir

  

    Photo : 50 nuances de Grey