2017-11-13 23   

   Anne Bert est une auteure de romans et de nouvelles érotiques. Atteinte de la maladie de Charcot, elle s’est battue pour faire évoluer la loi sur l’euthanasie en France, avant de décider de partir en Belgique. 

   Elle nous laisse un très beau témoignage, un livre lumineux, bouleversant, non érotique, même si eros et thanotos sont intimement liés disait-elle.   

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    J’ai commencé Le tout dernier été un soir vers minuit. J’hésitais depuis plusieurs jours, car je savais que son livre me toucherait, et je voulais éviter d’avoir de la peine, je préférais me tourner vers des livres plus joyeux. Mais ce soir-là, il était si tard, je n’avais plus la force de me poser des questions. J’ai juste ouvert le livre et je ne l’ai plus lâché... une lecture au cœur de la nuit, seule, avec mes larmes qui roulaient sur mes joues car Anne Bert me manquait tellement à nouveau. J’ai retrouvé la voix de mon amie qui me parlait au creux de l’oreille, son écriture si particulière, que j’aime beaucoup, sa façon de nous faire partager ses ressentis, sans drame, et même avec légèreté, humour parfois, toujours de façon poignante.

    Anne Bert nous offre un texte court, très intime, comme des confidences confiées, touchantes et déchirantes à la fois. Elle évoque avec pudeur, sensibilité, les joies dont elle profite lors de ce dernier été, puisqu’elle a prévu de partir pour la Belgique à l’automne, pour ne pas vivre la fin de sa terrible malade. Elle décrit les parfums des fleurs, les chants des oiseaux, les saveurs du marché… Anne aime tellement la nature, les joies simples : se régaler, se retrouver entourée d’amis, de gens qu’elle aime... Elle vit tout intensément, elle souhaite profiter de chaque moment de bonheur, alors qu'elle a une conscience aigüe de sa mort prochaine. Et entre les lignes, elle nous invite à faire de même. Car ce que vit Anne Bert, l’enfermement progressif, les renoncements, nous le vivrons tous, en vieillissant. Pour Anne, ce fut particulièrement terrible, brutal, un emmurement rapide et sans espoir. Les renoncements dûs à l'âge sont bien plus progressifs, plus lents, et se font souvent tout seuls, car l’envie disparaît. Ce qui est dur, c’est de devoir renoncer à certaines choses, faire du vélo, écrire... alors que l’envie est encore là, forte - Mais certaines envies perdurent toujours, renoncer à conduire par exemple peut être un déchirement, même à un âge certain ! Peut-être en raison du symbole de liberté et d’autonomie que représente la voiture.

    La seule solution, c’est de profiter tout de suite, c'est une évidence, j'en suis persuadée depuis longtemps, et plus que jamais.
   Donc, il faut jouir de la vie maintenant. Jouir tout court, bien sûr, et profiter de tous les plaisirs qu’elle nous offre : s’emplir de sa beauté, beauté de la nature, beauté des peintures, des livres... se régaler, aimer nos proches, aimer à la folie - ce n’est pas grave les chagrins d’amour, ça passe vite, ça vaut le coup quand même d’aimer -, aimer tendrement aussi, caresser, danser, s’enivrer de musique, s’enivrer tout court, goûter à tous les plaisirs interdits, visiter tous les pays du monde, tous les quartiers de sa ville, lire, s’abandonner à ses addictions - mais savoir se ressaisir à temps quand même, voir ses amis, faire de nouvelles rencontres, aimer son métier, avoir des projets, s’engager… à chacun de faire sa liste !

   Je mesure une fois de plus la perte que représente la disparition d'Anne Bert. Sa vive intelligence, son cœur immense, son amour de la vie, sa façon d'avoir du recul, de tout envisager avec humour... Elle était solaire, lumineuse, si heureuse de vivre, et cela me manque de ne plus être en contact avec elle. J'aurais aimé connaître son avis à propos de nos débats virtuels récents, l'écriture inclusive, #metoo, etc... et sourire avec elle, car elle avait souvent des opinions décalées et limpides. Elle nous aurait peut-être traités d'enfants gâtés de nous disputer autant à propos d'un point au milieu des mots...
   Donc, deuxième évidence, ;-) : il nous faut profiter des personnes que l’on aime, que l’on apprécie, tant qu’elles sont là, et le leur dire, car on les croit éternelles, on se croit éternel.le, mais ce n’est pas le cas ! Et ensuite, c'est trop tard.
   Des évidences devenues des banalités à force de les entendre, des poncifs, sans signification, tout un fatras"zen, développement personnel and co", mais qui un jour nous parle enfin.

   J’aurais aimé que son livre soit bien plus long, c'était bon de la sentir tellement présente, j'aurais voulu rester plus longtemps avec elle, partager sa vie quotidienne, qu’elle nous raconte avec plus de détails - pas sa maladie, égoïste que je suis, mais les moments heureux passés avec sa famille, les voyages réalisés l’année précédente - Je crois que j’aimerais qu’elle soit encore là tout simplement, pouvoir continuer à lire ses articles de blogs, ses livres, à échanger des messages et nous croiser à l’occasion lors de pince-fesses parisiens…