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    Je me l’étais pourtant promis, plus de chroniques de livres sur mon blog, trop chronophage ; et aucun article en dehors de l’érotisme, champ suffisamment vaste pour m’occuper à plein temps... mais finalement, les bonnes résolutions sont faites pour être balayées, et voilà un retour de lecture non érotique, parce que je suis trop paresseuse pour ouvrir un second blog, et que j’ai envie de partager mon plaisir de lire...

    Je découvre après tout le monde un auteur fantastique, Patrick Modiano, dont je viens de lire Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier et Quartier perdu. Il m’a complètement enthousiasmée et transportée, par la beauté de son style, l’ambiance de ses livres, teintée de nostalgie, la façon dont ils sont construits aussi, par petites touches, en mélangeant différentes époques, nous emmenant de flash-back en flash-back....

    Et pourtant les deux livres que j’ai lus sont si proches, par leur titre déjà, et leur contenu aussi... mais leurs similitudes m’ont interpellée, séduite, jamais lassée. Dès le titre d'ailleurs, on retrouve deux thèmes chers à l’auteur : « quartier », qui évoque Paris, qu’il connait si bien, et « perdu » qui évoque un passé englouti, des personnes disparues...

    Je ne sais pas pourquoi ces livres résonnent tant en moi, sans doute en raison de mes tendances nostalgiques, que je combats farouchement ; de mon goût pour les souvenirs - tout en repoussant de toutes mes forces les regrets qui vont avec, regrets de ce qui n’est plus, de ce qui aurait pu être - . Mais là je me régale, je déguste chaque phrase, ciselée dans un style magique, envoûtant.

    Patrick Modiano écrit sur les souvenirs oubliés qui remontent à la surface. Ses héros, des écrivains solitaires (mais je n’en ai lu que deux) se retrouvent confrontés à des éléments d'un lointain passé. Tout un écheveau d’indices afflue, se met en place, se tisse, l’histoire se recompose dans la mémoire du narrateur, différentes époques sont évoquées, se superposent, et éclaircissent peu à peu le mystère, comme un brouillard qui se dissipe. Mais pas totalement, des zones d’ombre demeurent, des personnages disparaissent en cours de route, des intrigues restent en suspens et nous laissent sur notre faim.

    Dans les deux livres que j’ai lus, on retrouve le même procédé : un homme solitaire, oisif, que ce soit pour toujours ou à l’occasion d’un déplacement professionnel, se retrouve avec un dossier en main contenant des témoignages sur un passé révolu, autant de madeleines de Proust qui vont raviver des souvenirs profondément enfouis et douloureux. La mémoire fait son travail, redonne vie à des figures mythiques de son passé, que ce soit une mère de substitution, une jeune veuve aimée en secret... des femmes dont il se souvient à travers son regard d'alors, jeune homme ou enfant. Il les a aimées, tandis qu’elles se perdaient, il les a vues se noyer, impuissant, trop jeune à l’époque pour les sauver, et il était sans doute déjà trop tard. Toute une galerie de portraits gravite autour de ces héroïnes, chacun avec sa part d'ombre.

    Captivant, prenant, à lire d’une traite pour bien se plonger dans l’ambiance onirique, fantomatique de ce passé qui resurgit, le tout dans un Paris souvent disparu, auxquels il redonne vie magnifiquement. Fichier 26-07-2017 12 55 17

    J’aime ces auteurs qui s’incarnent dans leurs livres : l’écrivain nostalgique de Modiano ; les héros cyniques, désabusés de Houellebecq ; les tout jeunes hommes solitaires de Murakami et leurs amies mystérieuses et suicidaires... cela me rappelle un échange sur Facebook : les auteurs se mettent-ils toujours en scène, encore et encore ?

  Prochaine lecture, de circonstance ->

  

   Citations

- En ce temps-là, Paris était une ville qui correspondait à mes battements de cœur. Ma vie ne pouvait s’inscrire autre part que dans ses rues. Il me suffisait de me promener tout seul, au hasard, dans Paris et j’étais heureux.

- Ils se dissipaient, certainement, dès les premières lueurs de l’aube. (...) Je ne les apercevais que la nuit, comme si, déjà, à cette époque, ils n’étaient plus que des fantômes. (...) Seul Hayward restait sobre pendant ses nuits interminables. Il n’était pas tout à fait un fantôme et l’on pouvait supposer qu’il vivait le jour, lui. Mais pour combien de temps encore ?

- J’ai fait un faux départ dans la vie. J’allais écrire : mauvais départ. Mais non, c’est bien un faux départ qu’il s’agit. Je pourrais même nier que tout cela me soit arrivée. La plupart des témoins ont disparu.(...) Et pourtant, je sais aujourd’hui que ce faux départ aura donné un ton particulier à ma vie et qu’il en est le fond sensible

- Je songeais que leur présence chez Carmen, ces fins d’après-midi là, prenaient aussi une allure fantomatique, comme s’ils attendaient quelqu’un qui ne viendrait plus jamais ou qu’ils se pliaient à un rite en souvenir d’un passé englouti.

- Il me désigna le même canapé. Je m’assis à son extrémité gauche, comme la première fois. Ma vie, désormais, serait un rêve où j’attendrai, jusqu’à la fin des temps, le réveil de Madame. Et cette attente consisterait à me promener des journées entières le long des rues du quartier et à revenir dans ce salon, comme on prend son tour de garde, pour m’entendre dire invariablement par le même majordome a la tête de jockey : Madame dort.

- Tout finit par se confondre. Les images du passé s’enchevêtrent dans une pâte légère et transparente qui se distend, se gonfle et prend la forme d’un ballon irisé, prêt à éclater.

- Il avait peut-être tort de se plonger dans ce passé lointain. A quoi bon ? Il n’y pensait plus depuis de nombreuses années, si bien que cette période de sa vie avait fini par lui apparaître à travers une vitre dépolie. Elle laissait filtrer une vague clarté, mais on ne distinguait pas les visages ni même les silhouettes. Une vitre lisse, une sorte d’écran protecteur. Peut-être était-il parvenu, grâce à une amnésie volontaire, à se protéger définitivement de se passé. Ou bien, c’était le temps qui en avait atténué les couleurs et les aspérités trop vives.

- Il n’avait écrit ce livre que dans l’espoir qu’elle lui fasse signe. Ecrire un livre, c’est aussi, pour lui, lancer des appels de phares ou des signaux de morse à l’intention de certaines personnes dont il ignorait ce qu’elles étaient devenues.

(...)

Cela s’était passé comme ça. Il avait décrit la scène avec exactitude et il savait que ce passage ne correspondait pas au reste du roman. C’était un morceau de réalité qu’il avait fait passer en fraude, l’un de ses messages personnels que l’on lance dans les petites annonces des journaux et qui ne peuvent être déchiffré que par une seule personne.