Au frisson des jupons

    Voici un petit extrait de notre novella écrite avec Julie Derussy, parue aux Editions du 38 dans la Collection Paulette : Claire, jeune vendeuse dans un grand magasin du XIXe, est invitée chez son patron...

   Vous pouvez écouter cet extrait sur Youtube ici, ou le lire ci-dessous :

 

    Invitation à dîner

    La chandelle à la main, Claire emprunta l’escalier de service. Elle ne prit pas la peine de se montrer particulièrement discrète : elle ne risquait rien. Les vendeuses, en principe, avaient interdiction de sortir de leur chambre la nuit, mais coucher avec le patron comptait de nombreux avantages. L’appartement de Sylvain Donadieu se trouvait juste en dessous du dortoir des vendeuses. Les commis avaient l’habitude d’en plaisanter à demi-mot, affirmant qu’il s’agissait là de la position favorite du directeur, mais Claire aurait pu démentir : le patron aimait tout autant se trouver au-dessus. En vérité, il ne reculait devant rien, et elle était prête à tout lui accorder, cherchant même à anticiper son plaisir, à le surprendre, pour garder plus longtemps les faveurs de son supérieur.

    Claire ne se faisait pas d’illusions : un jour ou l’autre, elle devrait céder sa place. Cela faisait déjà trois mois qu’elle était la maîtresse de Sylvain. Aussi multipliait-elle les efforts pour lui plaire. Quand elle avait reçu, la veille, la lettre d’invitation à dîner, elle n’avait pas envisagé une seconde de refuser, bien qu’elle fût indisposée. Sûre d’elle-même, elle savait pouvoir le satisfaire. Elle avait donc revêtu la robe de soie bleue qu’il lui avait offerte, fière d’échapper à l’éternel noir de son uniforme, et avait emprunté l’escalier de service. Comme il aimait à le rappeler, le directeur vivait au cœur même de son magasin, dans le branle continuel des employés et des marchandises. Bien sûr, le grand appartement qu’il occupait, avec ses plafonds hauts et ses moulures, ne ressemblait en rien aux pauvres mansardes des vendeuses. La première fois qu’elle était venue, Claire avait craint de salir les luxueux tapis en marchant dessus. À présent, elle n’avait plus de semblable frayeur. Elle se laissait servir comme une dame, refusant de baisser les yeux quand la bonne croisait son regard et semblait lui dire, hautaine : « Des filles comme toi, j’en ai vu défiler. J’étais là quand tu es arrivée, j’y serai encore longtemps après ton départ ! »

    Elle remerciait poliment et savourait les délicieux dîners — consommé de légumes, poularde, meringue du chef — trop heureuse d’échapper à la détestable routine de la cantine. Ce soir, pour la première fois, elle avait goûté du confit de canard, un véritable délice. Sans compter le vin qui l’accompagnait, du velours dans la bouche, rien à voir avec la piquette qu’on servait au réfectoire. Elle avait écouté, le sourire aux lèvres, les anecdotes que son patron daignait lui raconter. Parfois, il s’arrêtait de parler, posait sur elle ses beaux yeux gris, brillants comme des pièces de monnaie, et elle savait qu’il la désirait.